Bon, la voisine d'en bas met encore sa toune de baise : du gros techno avec un bon gros fond de beat grave qui rentre dans les murs jusque chez moi, m'empêchant de lire ce que Socrate avait de bon à dire à Alcibiade sur la spécificité des humains. Dans quelques secondes, elle va se mettre à geindre comme une charrue qu'on défonce à coups de balai et l'auteur de ce méfait orgiaque va s'y mettre lui aussi et me proposer des sons gutturaux vraiment plus désagréables. Pourquoi elle gueule comme ça? Pourquoi elle baisse pas sa musique? Pourquoi elle s'arrange pas pour ne pas se faire sauter à 4h du matin en pleine semaine? La raison en est fort simple : c'est une average people.
Tiens, ils s'engueulent. La capote a dû pèter.
Elle n'est pas vieille, plus jeune que moi de deux ou trois ans peut-être, elle étudie, sûrement en design de mode ou en droit - ça revient au même à l'UQAM -, elle a sa voiture flash, ses vêtements criards à la mode, une attitude de jeune première qui lance des regards à tout le monde l'air de dire "you're sooooo not fashionable, bitch" et elle porte des lunettes de soleil et marche vite, importante dans son port et arrogante dans sa corporalité.
Dieu que j'aimerais être une fille pour pouvoir lui sortir un de ces commentaires qui tuent, cette sorte de commentaire dont seules les femmes ont le secret pour s'abattre entre elles. Moi, le mieux que je puis faire, c'est la regarder d'un air intrigué et dubitatif : c'est clair qu'elle croit que je suis un de ces moutons qui feraient tout pour la sauter.
Non. Le seul contact que j'aie avec toi, c'est quand j'arrose mes légumes sur mon balcon arrière et qu'une eau bourbeuse s'écoule sur le tien, en bas. Je t'imagine les deux pieds dedans, te demander ce que c'est, comprendre à demi, relever la tête pour regarder d'où ça provient et jusque comme ça, prendre 3-4 gouttes d'eau sale dans l'oeil et marmonner d'une voix rageuse "calice de hippy à marde de crisse, si ton compost me coule dans les cheveux, je clou un chat crevé sur ta porte".
Bring it on, bitch : t'as pas idée le plaisir que j'aurai à pisser dans ta sortie de sécheuse.
Et le sac de poubelle - que j'avais pas changé depuis deux semaines et demie (c'est vrai, crois-moi) parce que j'ai pas de déchets et que je voulais pas utiliser trop de sacs de plastique - et que j'avais foutu entre tes deux portes d'en arrière, parce que je savais que tu ne serais pas là de la fin de semaine (tu l'as dit à Julie, je t'ai entendu lui hurler à 23h36 lundi passé) et qu'ils annonçaient 25 degrés Celsius et 80 d'Humidex, et bien, c'était ma façon de te souhaiter la gangrène.
So, t'es une average people, parce que tu prends pas conscience que y'a des gens qui vivent autour de toi, que ta petite carrière de fille en communications avec des fuck-me-boots jusqu'au genoux pendant qu'il fait 30 dehors laisse les gens indifférents, que tes choix de vie sont banals, ridiculement communs et que tes comportements sont tous prévisibles (sauf la fois où tu es allée lancer ton verre d'eau en plein visage à l'éboueur qui avait frôlé ton char avec ton sac de vidange au dixième rempli : ça, c'était tout-à-fait nouveau; y'a de l'espoir, donc) et que ce que tu penses et dis n'a jamais aucune pertinence sur rien.
Tu vis ta vie de princesse entretenue par pôpa qui est fier que sa fillette devienne avocate ou une industrieuse du HEC sans te soucier de rien. Et ça, plus que tout, ça me fait chier. Manifestement, tu as un résidu d'intelligence quelque part, si tu peux te souvenir de quand passent les vidanges : mais au lieu d'utiliser cette sagesse bon marché que t'ont léguée tes lectures répétées de _Filles d'aujourd'hui_ ou des conseils d'esthétique sur les boîtes de tes produits Revlon à de meilleures fins, comme l'ouverture à l'Autre ou une pointe d'empathie confuse et générique pas très bien ciblée, tu te contentes béatement de faire ton petit chemin en considérant tes réussites personnelles comme des masterworks de la race humaine.
Plus que tout, ta façon de pouvoir simplement ne pas te soucier, de ne pas te sentir interpellée par rien d'autre que ce qui touche directement à ton petit monde, de ne pas être sensible à rien d'autre qu'à ce qui tourne autour de toi, plus que tout, donc, ça me fait suer.
J'ai remarqué que ma toilette ne semblait pas apprécier que je flushe juste quand c'est nécessaire : pour les trois prochains jours, je passe à travers mon 5 kg de haricots rouges secs et je flushe la toilette juste le troisième jour. Je crois pas que ton lit qui se trouve au-dessous de ma chambre de bain soit jamais capable de tout absorber ce qui va couler de ton plafond.
Tu vas alors peut-être moins pooner dans ce même lit avec ta musique d'indigente culturelle quand à chaque coup de reins ton matelas va suinter des bulles de marde. Ma marde.